Quand la danse réveille ce que la maladie n’a pas effacé

Un cercle de chaises. Une dizaine de personnes. De la musique. Et puis quelque chose se passe. Quelque chose que les familles ne voient pas toujours — mais qui existe, réel, précieux, régulier.

J’anime ces ateliers depuis 2018 dans le cadre de ma collaboration avec l’asbl Alzheimer Belgique. Danseuse et art thérapeute de formation, j’utilise le corps comme vecteur de communication : le corps qui danse, qui joue, qui cherche un langage quand les mots peinent à venir. C’est un processus à l’œuvre pour vivre ces ateliers comme des occasions uniques de se rencontrer et de se révéler.

Avant de prendre des nouvelles, avant même d’annoncer le programme, une rencontre a déjà lieu. J’observe. J’accueille ce que les corps me donnent à voir : une grande fatigue, une agitation, un sourire, une anxiété, un mutisme. Je pars de là, sans jugement, avec un regard neuf, « comme si c’était une première rencontre, à chaque fois ».

La séance commence assis, en cercle. L’objectif des premières minutes est simple :

« Habiter son corps, le rendre plus vivant, revenir aux sensations agréables, tisser entre nous un lien de confiance. » Même assis sur une chaise, un monde s’ouvre. Celui des capacités à sentir, à bouger, à se redresser, ouvrir le regard, à être avec les autres et en lien.

On s’étire. On respire ensemble, consciemment. On s’imite. On s’inspire les uns les autres. On rit souvent. Et les effets sont immédiats : « Ah, ce que ça fait du bien ! »

Certaines propositions de jeu puisent dans les souvenirs d’enfance : ces moments insouciants où l’on pouvait imaginer, créer des histoires, rire sans entrave. Ce chemin vers la malice de l’enfance est particulièrement puissant avec ce public.

« C’est en jouant, et seulement en jouant, que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif et d’utiliser sa personnalité tout entière. C’est en étant créatif que l’individu découvre le soi.» nous enseigne Donald Winicott.

L’objectif de nos rencontres n’est pas de rééduquer le cerveau, ni d’apprendre quoi que ce soit. Il y a dans la danse et le jeu une liberté d’être. Une liberté qui ne dépend pas de la mémoire — et c’est précisément là que réside toute la force de cette approche.

Le danseur Thierry Thieu Niang, qui improvise avec des résidents de maison de repos dans le documentaire Une jeune fille de 90 ans (Valeria Bruni Tedeschi, 2016), le dit dans une manière : « Par instants, la maladie est loin et la personne retrouve son être debout, son autonomie, des émotions intactes, des instants de vie. Pour ces instants-là, il ne faut pas lâcher. » Je vous invite à découvrir ce documentaire !

Quand les mots peinent à venir, quand votre proche ne sait plus toujours très bien où il est, la musique, elle, trouve encore un chemin. Elle accueille, réconforte comme un tissu sonore qui nous enveloppe, nous berce, éveille les sens.

Les chansons apprises dans l’enfance, l’adolescence, la jeunesse reviennent souvent à la mémoire— parfois mieux que chez des personnes bien plus jeunes. Brel, Brassens, Barbara, ABBA… Il n’y a cependant pas de magie. Si la personne malade a eu un rapport étroit avec la musique dans sa vie, la musique l’aidera à retrouver des instants de lucidité et de présence pleine. Cela créera une connexion avec son histoire.

Chaque style musical oriente le mouvement différemment. La musique baroque invite à se redresser, à prendre de la tenue. Un swing des années 40 réveille la souplesse des hanches. Des percussions rythmées encouragent à battre la pulsation, à sentir le tempo dans tout le corps. Des danses traditionnelles — tarentelle italienne, danses bretonnes ou israéliennes — donnent un accent, une façon de tenir les bras, une appartenance.

Un ballon qui passe de main en main. Un tissu que l’on tient à deux. Un bâton que l’on fait tourner ensemble. Ces objets simples créent un lien physique, concret, entre les participants — et entre les participants et l’animatrice. Ils matérialisent la relation, la prolonge, crée un espace d’expression.

Un duo dansé peut offrir un condensé de plaisir, de malice, de maladresses assumées. Nous n’avons pas toujours besoin d’un échange verbal pour se rencontrer vraiment. « On lâche ses résistances, on plonge dans cette matière, et quelque chose circule — une énergie qu’on croyait peut-être perdue. » Cette énergie ne touche pas seulement ceux qui dansent. Elle emplit aussi ceux qui regardent.

Les émotions laissent une empreinte en chacun de nous. Le pari de ces ateliers est que les émotions vécues en groupe — la joie, la surprise, le rire, le sentiment d’appartenir à quelque chose — persistent au-delà de la séance, même quand le souvenir précis de celle-ci s’efface.

Ce que vit votre proche dans cet atelier, c’est un espace où son corps reste capable, où son être profond existe pleinement, où personne ne lui demande de se souvenir — seulement d’être là.

Comme le résume Rudolf Laban, théoricien du mouvement : « Dans la danse, le mouvement stimule l’activité de l’esprit. La danse est un langage d’émotions, certes mais avant tout un langage d’action. »

Et à chaque fois qu’il retrouve ce cercle, ces visages et présences bienveillantes, ces musiques, ce mouvement partagé — quelque chose en lui reconnaît ce chemin.

Bérengère Dadre, art thérapeute

En collaboration avec l’asbl Alzheimer Belgique — Ateliers danse et art thérapie

Jeu et réalité — D.W. Winnicott 1971

Art thérapie et maladie d’Alzheimer, Quand les couleurs remplacent les mots qui peinent à venir — Christine Hof

Quand la danse guérit — France Schott-Billmann

La danse dans le processus thérapeutique — Benoît Lesage

Agapé, danser à l’hôpital — Thierry Thieu Niang